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  • estherhege

Ce qui ne meurt pas ne vit pas

Updated: May 24



(…) l’œil est bien entendu l’organe de la vision, puisque sans les yeux on ne verrait pas, mais en un autre sens, il est l’obstacle à la vision (…) l’œil est une limitation de la vision. Avoir des yeux, c’est voir mais c’est en même temps ne voir que. La vision a une portée, un champ limité. Il y a des choses qui sont invisibles au-delà de l’horizon. Par conséquent, l’œil n’est pas seulement un moyen de voir, il est aussi un empêchement de voir. Mais cela est vrai de tout. Du corps par lequel je suis présent ici, par lequel je m’exprime, j’existe, je vis, mais qui en même temps m’empêche d’être ailleurs, me met à la merci des maladies, de toutes les misères dont le corps est la source. Du langage par lequel je m’exprime et en même temps par lequel je me démens, ma pensée étant toujours en deçà ou au-delà, en retrait, autre que les mots dont je me sers. En un sens, le langage est un empêchement de s’exprimer, mais l’homme ne peut s’exprimer que parce qu’il est empêché de s’exprimer. C’est l’empêchement de s’exprimer qui est le moyen de s’exprimer, parce que nous sommes des hommes. Eh bien, il en est de même pour la mort. La mort, non seulement nous empêche de vivre, limite la vie, et puis un beau jour l’écourte, mais en même temps nous comprenons bien que sans la mort l’homme ne serait même pas un homme, que c’est la présence latente de cette mort qui fait les grandes existences, qui leur donne leur ferveur, leur ardeur, leur tonus. On peut donc dire que ce qui ne meurt pas ne vit pas. Alors je préfère encore être ce que je suis, condamné à quelques décennies, mais enfin avoir vécu…


Vladimir Jankélévitch, Penser la mort ?




© Photos by Esther Hege, gestalt thérapeute, psychothérapie

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